Féticheur : le mot et son histoire
Du portugais feitiço aux comptoirs de Guinée, puis à l'invention du mot fétichisme en 1760 : l'histoire d'un terme forgé par ceux qui regardaient de loin.
octobre 7, 2026
Photographie : Manuscrits de Tombouctou, photographie Elias Altmimi, Domaine public
« Féticheur » n’est pas un mot africain. C’est un mot européen, forgé par des marins puis par des philosophes, et c’est pour cette raison qu’il a tant de mal à désigner quoi que ce soit de précis.
Un adjectif portugais
Le point de départ est le portugais feitiço, « sortilège », lui-même issu du latin facticius : ce qui est fabriqué, artificiel, par opposition à ce qui est naturel. Le mot existait en Europe avant tout contact avec l’Afrique et servait déjà à désigner des objets de sorcellerie.
Les comptoirs de la côte
À partir du XVe siècle, les navigateurs portugais l’emploient le long du golfe de Guinée pour nommer les objets qu’ils voient honorer. Les Hollandais reprennent le terme sous la forme fetisso. Un ouvrage néerlandais sur la Guinée, traduit en français au début du XVIIIe siècle, le fait entrer dans les bibliothèques européennes.
L’invention du fétichisme
En 1760, un érudit français publie un traité sur le culte des dieux fétiches et forge le substantif. Un siècle plus tard, les théoriciens du progrès en font le premier stade de l’évolution religieuse, celui des peuples supposés les plus anciens. Le mot sort alors de la description pour devenir un classement, et un classement hiérarchique.
Il connaît ensuite deux carrières sans rapport avec l’Afrique : l’économie politique l’emploie pour le « fétichisme de la marchandise », la psychiatrie pour tout autre chose. Trois sens coexistent donc aujourd’hui dans la même langue.
Ce que les langues locales disent
Les objets que les voyageurs appelaient fétiches ont des noms propres, et ces noms ne sont pas interchangeables :
- bo et bocio en fon, au Bénin, pour des objets composés, parfois figuratifs ;
- basi en bambara, pour une préparation chargée ;
- boli, pour des objets d’autel de forme massive, conservés par des familles.
Chacun renvoie à un mode de fabrication, à un propriétaire et à un usage déterminés. Le mot « fétiche » efface les trois.
Pourquoi il reste employé
Parce qu’il est entré dans le français courant, y compris chez des praticiens qui s’en servent pour se présenter à une clientèle francophone. Le constater n’est pas le recommander : quand une page d’ici emploie le terme, c’est qu’elle cite une source qui l’emploie, et c’est signalé.
Les anthropologues emploient-ils encore ce mot ?
Très peu, et presque toujours entre guillemets ou en histoire des idées. Ils préfèrent les termes locaux, qui désignent des objets précis, ou des catégories descriptives comme « objet de culte » ou « autel portatif ».
Féticheur et marabout sont-ils deux noms du même métier ?
Non. Le second vient de l’arabe et renvoie à un cadre musulman lettré ; le premier est européen et a servi à désigner les praticiens des cultes anciens du golfe de Guinée. Les deux fonctions coexistent dans les mêmes pays sans se confondre.
Où voir ces objets ?
Les grands musées d’ethnographie européens en conservent des séries documentées, avec le nom local, la région et souvent le nom du collecteur. C’est la source la plus fiable pour relier un objet à un vocabulaire.
Dans la même série Le métier de marabout en France · Médium et Voyant · Interventions Occultes · Marabout Sérieux